Fruit de son passé, la relation forte de la France avec une partie du continent africain et les pays du Sud est une des singularités de son action extérieure. C’est un élément qui contribue à son rang politique dans l’arène internationale (Conseil de sécurité de l’ONU, Organisation internationale de la Francophonie).
D’autres pays d’Europe, notamment la Grande-Bretagne, partagent dans une égale ou moindre mesure cette Histoire.
Promouvoir la solidarité avec le Sud, nécessité objective pour la planète au regard de l’insécurité et des guerres, de la permanence de l’extrême pauvreté, des désordres écologiques, des crises financières, est donc une vocation naturelle de la France et de ses partenaires européens. Au sein de l’Union européenne, la France a un rôle important et spécifique à jouer pour que la mondialisation se fasse dans le sens d’un développement plus solidaire.
Mais aujourd’hui, ses liens avec l’Afrique restent plus marqués par le passé que par une perspective d’avenir. D’où la difficulté de la France à maintenir son influence face aux mutations politiques et économiques en cours, qui sont des facteurs de crises se traduisant souvent par des conflits violents.
1°) mondialisation et passage d’un monde bipolaire à un monde unipolaire ;
Jusqu’à la fin des années 80, dans le cadre d’un monde bipolaire, les pays d’Afrique étaient exclus du champ de la démocratie à quelques exceptions près. La France, pour des raisons géostratégiques et économiques, était garante du maintien du plus grand nombre de pays dans le giron occidental au prix d’un soutien politique, militaire et financier fort à des régimes pour la plupart totalitaires. A partir des années 90, l’ouverture du continent africain à toutes les influences, a remis en cause l’hégémonie de la France dans son pré carré et les Etats-Unis se sont fait plus agressifs, dans le domaine pétrolier en particulier et plus récemment au nom de la lutte contre le terrorisme.
2°) l’engagement de processus d’ouverture politique:
Le discours prononcé à La Baule par F. Mitterrand, en juin 1990, a reflété une prise en compte des conséquences politiques de la fin d’un monde bipolaire.
Il a marqué la reconnaissance de forces politiques nouvelles se forgeant dans la lutte pour la démocratie et la nécessité de s’attaquer à la question de la dette dont le service représentait plus dans les budgets que les dépenses de santé et d’éducation.
Mais La Baule ne va pas se traduire par une évolution sensible des alliances politiques de la France en Afrique.
Les outils de l’influence française, héritage du passé, sont à transformer profondément. En effet, leur efficacité repose sur des alliances politiques conservatrices qui les rendent contreproductifs dans un continent désormais ouvert à des influences multiples, d’une part, et qui bouge vers plus de libertés, d’autre part. De surcroît, on l’a vu récemment, en Côte d’Ivoire ou au Togo, cet attachement au statu quo fragilise les communautés françaises résidant en Afrique.
Le rapport de la France à l’Afrique reste d’essence militaire, et l’Etat français marque une sympathie accusée pour les régimes les plus conservateurs (Gabon, Cameroun, Togo) et, assez étrangement, les plus déstabilisateurs (Burkina Faso, Tchad et il y a peu, le Liberia de Charles Taylor) :
C’est ainsi que dans l’espace francophone un nombre impressionnant de militaires sont à la tête des Etats : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Guinée, Togo, Bénin, Congo Brazza, Centrafrique, Comores, Guinée Equatoriale ….
Les accords de Défense totalement obsolètes, vu la nouvelle donne mondiale, maintiennent, en situation de crise, la France dans un face-à-face avec des pays africains d’autant plus absurde qu’incompréhensible pour des populations très jeunes et urbanisées, nées bien après les indépendances des années 60. Or, plus que jamais l’état-major français, dominé par les troupes de marine, est attaché au statu quo, notamment pour des raisons corporatistes, ce qui pose un vrai problème politique.
On a vu le danger extrême de cette stratégie à travers l’évolution des rapports entre la France et la Côte d’Ivoire. Ce pays, aux fortes potentialités, était la clé de voûte de l’espace franco-africain - espace francophone s’entend - tant au plan politique qu’économique.
Aujourd’hui, c’est le désamour, pour ne pas dire la rupture… La France a joué la continuité au Togo où le fils Eyadéma succède au père, “l’ami personnel” de Chirac qui a exercé 38 ans de dictature. Que se passera-t-il au Gabon (après Bongo), au Cameroun (après Biya) ? Ce refus, ou cette incapacité, pour des raisons idéologiques notamment, de réorienter les alliances vers des forces politiques novatrices se traduit inéluctablement par une perte de crédibilité et d’influence politique. C’est déjà très sensible auprès des jeunesses africaines dans un continent dont les moins de vingt ans représentent 60 % de la population.
La France, oublieuse de son Histoire, se comporte de plus, aux yeux des Africains, en forteresse assiégée
La question des anciens combattants a été très mal gérée politiquement, y compris par le gouvernement de la gauche plurielle qui a un peu vite oublié que Brazzaville a été capitale de “la France libre”.
En matière d’immigration, une approche ignorant totalement les liens internationaux traditionnels de la France, fruit de son passé colonial, a donné de notre pays une image très négative en Afrique. L’immigration est le miroir de la colonisation…et la politique très malthusienne des visas, y compris à l’égard des intellectuels, artistes et universitaires, rend tout à fait formel le discours sur l’espace solidaire francophone.
En matière économique, c’est le monopole à l’ancienne qui reste la règle dans l’espace francophone et cela ne manque pas d’exaspérer nos partenaires européens. Ne peut-on gérer habilement notre fort engagement dans le Fonds européen de développement (FED) ?
* le franc CFA demeure à l’heure de l’euro, alors que les pays africains à travers le Parlement de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) commencent à discuter monnaie africaine ;
* les habitudes hégémoniques de nos investisseurs dans l’espace francophone se heurtent aux velléités novatrices de certains responsables africains qui veulent faire jouer objectivement la concurrence. Leur attitude est perçue comme anti-française.
* dans le cadre de la vague de privatisations voulues par le FMI, processus qui a privé la plupart des Etats d’Afrique du contrôle de leurs secteurs stratégiques, réduisant à peu de chose leur capacité d’engager des politiques publiques, des groupes privés français, voire des entreprises publiques, sont désormais en situation de monopole dans différents secteurs.
Aujourd’hui débordé par Tony Blair, Jacques Chirac, “l’ami de l’Afrique” au sein du G8, a repris toute une thématique économique et environnementale de progrès, contradictoire avec les réformes actuelles engagées, notamment celle des Services de coopération et d’action culturelle (SCAC).
Sur la question des écosystèmes, J. Chirac n’est pas non plus crédible au regard de l’action des compagnies forestières françaises en Afrique centrale ou de son laisser-faire sur le trafic des bois précieux au Liberia sous Charles Taylor…
Enfin, au plan politique, J. Chirac est en Afrique l’homme du passé et du passif, comme en attestent ses amitiés solides avec les régimes les plus conservateurs ou déstabilisateurs. Malgré le rappel permanent de l’appui de la France à toutes les médiations africaines, le Président français n’a pas hésité à déstabiliser celles dont le cours politique ne lui donnent pas satisfaction (cas de la médiation de Thabo Mbéki au nom de l’Union africaine en Côte d’Ivoire).
Ce bilan étant fait, on peut regretter avec lucidité que l’intérêt pour le continent africain ne soit pas à la mesure des enjeux, au sein même du Parti socialiste et de sa direction, malgré l’engagement opiniâtre et mal reconnu de trop rares parlementaires nationaux et européens, ou de militants et élus engagés dans des mouvements associatifs ou dans des actions de coopération décentralisée dans le cadre de collectivités locales et territoriales. .
Les premiers sillons du changement de la politique de la France en Afrique ont été tracés sous le gouvernement de la gauche plurielle conduit par Lionel Jospin avec la remise en cause de l’interventionnisme militaire, les initiatives franco-britanniques chères à Hubert Védrine et la promotion de la coopération décentralisée et citoyenne à mettre à l’actif de Charles Josselin. Mais la volonté de rupture avec la Françafrique des réseaux par la mise en avant du slogan “ni ingérence, ni indifférence”, une réforme administrative de la coopération sans vision politique et moyens nouveaux, des choix budgétaires très insuffisants vu l’ambition de sortir du pré-carré et de s’ouvrir à l’ensemble du continent, a été perçue comme une forme de retrait de la France du continent africain.
Il est vrai qu’au PS, certains responsables estiment que “l’Afrique n’est plus notre problème” et que la France doit se désengager au plus vite car ses erreurs en matière politique lui ont ôté toute crédibilité, en particulier aux yeux de ses partenaires européens. Cela conduirait à n’agir que dans un cadre strictement multilatéral et à se dédouaner de responsabilités historiques.
D’autres, souverainistes et plus marginaux, pensent que la gauche plurielle en a trop fait (ouverture volontariste à tout le continent, fin de l’interventionnisme militaire, multilatéralisation des engagements publics) et qu’il faut nous recentrer sur l’espace francophone pour être “ mieux respectés ” par nos partenaires africains et européens, et être mieux entendus dans le monde.
La définition d’une alternative suppose d’éviter ces deux écueils et, tout en restant attachés à l’établissement et au respect d’Etats de droit et des libertés démocratiques, de considérer les évolutions politiques sur le continent africain en termes de processus, en prenant en compte notamment les caractéristiques historiques et économiques de chaque pays qui sont autant de cas de figure. Il faut cesser de parler de l’Afrique, mais des Afriques, tout en accompagnant l’émergence de dynamiques régionales encore fragiles.
Les crises politiques, les guerres, souvent civiles, ne doivent pas nous conduire à baisser les bras, mais au contraire, à renforcer nos alliances avec ceux qui agissent pour des avancées démocratiques. La stabilité qui va trop souvent de pair avec le totalitarisme en Afrique ne peut être le gage de notre engagement public en matière de développement comme sont tentés de le considérer aujourd’hui les bailleurs de fonds.
Nous devrons prendre toute la mesure des réalités de la mondialisation en Afrique. L’action pour l’éducation et la formation sans discrimination de genre, la lutte contre le sida et le paludisme, contre le maintien, voire la croissance de l’extrême pauvreté, la paix et la sécurité, la préservation des équilibres écologiques de la planète, la stabilité financière, et l’établissement de règles nouvelles en matière de connaissance et de propriété intellectuelle sont les bases fondamentales d’une coopération internationale au sein de laquelle les pays en développement, aujourd’hui marginalisés, doivent avoir toute leur place. C’est un des objectifs ambitieux de la nécessaire réforme des institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC).
Quelques lignes directrices sont à mettre en avant :
• sortie du pré carré francophone et ouverture à l’ensemble du continent. Cela suppose des choix budgétaires courageux au niveau de l’Etat français et un engagement multilatéral lisible et efficace ;
• appui résolu aux processus de démocratisation et à l‘établissement d’Etats de droit efficaces et démocratiques. Cela doit se traduire par des engagements financiers différenciés de la France selon les avancées des processus ;
• promotion des coopérations décentralisées et citoyennes (collectivités locales et territoriales, sociétés civiles) Dans ce cadre, et pour réduire les fortes discriminations en matière de genre en Afrique subsaharienne, un effort particulier doit être fait pour le développement d’un système de micro-crédits en direction des femmes -dont l’efficacité est déjà avérée ;
• multilatéralisation de l’engagement public au développement,, en particulier dans le cadre du FED. Elle s’accompagnera d’un rétablissement du contrôle du politique afin que la majorité des fonds soient consacrés, dans l’esprit de la Convention UE/ACP de Cotonou, à la réalisation de grands chantiers régionaux dans les domaines qui ont déjà été identifiés par l’ensemble des partenaires : infrastructures de communication et télécommunication, accès à l’eau potable et à l’énergie, préservation de l’environnement ;
• en matière de Défense et de sécurité, rupture avec le face- à-face entre la France et les Etats d’Afrique en agissant avec nos partenaires européens dans le cadre d’une coopération renforcée. Il s’agira d’organiser une transition pour que l’Afrique prenne en charge ses propres problèmes de sécurité, ce qui se traduira à terme par la fermeture de bases étrangères. Nos accords bilatéraux de défense et de coopération militaire sont obsolètes. La réduction des bases françaises permanentes et la transformation de leurs missions est indispensable dans l’immédiat. Il nous faut proposer à nos partenaires d’Europe et d’Afrique une sorte de RECAMP à l’échelle européenne, s’articulant avec des accords africains régionaux de sécurité. Cette proposition ne méconnaît pas les divergences d’intérêts qui ont pu se faire jour sur le terrain africain, en particulier entre la France et la Grande-Bretagne ;
• dans le même esprit, tant au niveau de la prévention que de la gestion des conflits et crises politiques, la France aura le souci, en liaison avec ses partenaires européens, d’appuyer les médiations africaines dans l’évident souci de se dégager de situations de tête-à-tête qui n’échappent pas au soupçon de “néocolonialisme” :
• plus spécifiquement pour l’Afrique et pour donner du crédit à notre volonté d’ouvrir la France à tout le continent au-delà de l’espace francophone : le financement du développement durable soit s’appuyer sur la conjugaison de trois mesures : effacement de la dette transformée en avoir budgétaire, impôt mondial –sur les facteurs de déséquilibres planétaires - et croissance de l’engagement public au développement –l’objectif de 0,7 % du PNB est à atteindre à l’horizon 2010.. Tout cela demande des choix budgétaires novateurs….
Au-delà de l’Afrique, il est important de mettre en place à l’échelle internationale des politiques en faveur de Biens Publics Mondiaux, afin de pallier les défaillances du marché qui n’est pas capable de fournir en qualité suffisante ni de garantir un accès équitable de tous à tous les biens et services fondamentaux.
Pour retisser des liens de confiance entre la France et les Africains, en particulier la jeunesse, plusieurs mesures s’imposent :
• une réforme des personnels consulaires, préalable indispensable à une refonte de la politique des visas qui donne un nouveau souffle à l’espace francophone et ne fasse plus apparaître la France comme une forteresse assiégée ;
• une relance du système de bourses de formation ;
• une résolution correcte du problème des anciens combattants originaires d’Afrique ;
• enfin, et cela ne concerne pas que les Africains, le droit de vote des étrangers aux élections locales. Face au retour des Etats-Unis en Afrique au nom de la lutte anti-terroriste et d’une réorientation de ses approvisionnements pétroliers, face à une Chine de plus en plus présente non seulement dans les grands chantiers, mais aussi dans le commerce et le pétrole, la France peut encore développer une action spécifique en Afrique, en s’insérant mieux et sans arrogance dans un cadre européen. Cette politique alternative dont les lignes directrices ont été esquissées permettra de tourner la page d’un passé colonial que les socialistes doivent savoir transcender par un engagement sincère, dénué de condescendance ou de culpabilité, et animé par un profond besoin d’égalité, de justice et de paix.
Guy LABERTY
Délégué national à l’Afrique et à la Francophonie du PS français
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Réaction personnel:
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Mon cher Guy Lambertit,
Je ne peux que me reconforter de voir qu´en France, ce Grand Pays de longue tradition democratique et de respect des droits de l´homme, il y a encore des individus comme toi (je préfère d´ailleurs te toutoyer vu les liens qui nous unissent dans la socialdemocratie) qui reflechissent encore. La France chiraquiènne est en retard sur tous les dommaines en Afrique, en France et au monde d´ailleurs.
Nous, la jeuneusse de ce Continent, vivons au temps de l´internet, de la vulgarisation de l´image et de l´information. Nous sommes fiers de nous meme et pas forcement de nos parents(gouvernants). Nous sommes la generation ”Liberté” et nous n´avons pas connu la colonisation ni la guerre froide.
Le respect de la France à notre égard ne peut qu´etre légitime. Je m´en rejouis de voir que dans ce monde où la ”Pensée Unique” bush-o-chi-irakien ne t´a pas omnibulé comme l´a fait aux autres personnalités de la droite (et de la gauche) française.
Ce qui ne fait que confirmer tout le bien que nous, jeuneusse africaine, pensons de vous.
Mes sincères salutations et bon courage à transmettre toujours nos idées dans ”ce milieu” où elles ne sont pas forcément le bienvenu.
Gabriel Ndong Mba Asangwa´an
Londres
Fuente: Fraternité Matin - Jeudi 11 Août 2005